USA : Le Prix Nobel de Littérature Toni Morrison Insiste « En France On ne m’aurait jamais donné un job » !

Toni Morrison

Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993 et lauréate du Pulitzer, sort Un Don, son nouveau romain sur l’Amérique du XVIIe siècle. Femme noire de 78 ans, elle est aujourd’hui considéré comme un modèle de société. Rencontre.

Il y a bien le portier stylé et la voûte de cathédrale à l’entrée de son immeuble new-yorkais, mais Toni Morrison vous accueille simplement dans un petit appartement chaleureux, un nid d’écrivain sous une verrière, dans les combles de sa réussité. Le Prix Nobel de littérature 1993, la lauréate du Pulitzer traduite en 50 langues, la prof révérée de l’université de Princeton, la femme noire érigée en matriarche de l’écriture américaine besogne toujours, à 78 ans, sur son établi de romancière : une bonne grosse table de salon où, dès 4 heures, l’artisane cisèle sa prose lyrique dans la mémoire noire, et la morale universelle. Un don, son dernier et neuvième roman, publié chez Bourgois, nous plonge dans l’Amérique oubliée du xviie siècle, encore dénuée de dogmes racistes. Son prochain roman traitera des années 1950, année de tous les dangers. Rencontre, au son de sa voix suave et de ses rires espiègles.

Nous entrons peut-être, depuis l’élection de Barack Obama, dans l’ère postraciale. Est-ce pour cette raison que vous campez votre dernier livre au xviie siècle, une époque où les distinctions de races importaient moins que celles des classes sociales?

Non, j’ai commencé à écrire ce livre bien avant l’élection d’Obama. Je cherchais à dissocier racisme et esclavage et à revenir vers un temps où la servitude, sur ce continent, était semblable à celle qui existait, ou avait existé, ailleurs, à Rome, Athènes ou en Egypte – je ne connais aucun royaume, aucun empire, qui n’ait été fondé sur les esclaves, quels que fussent leurs noms – serfs, peones, serviteurs des colonies, peu importe.

D’où le choix de cette Amérique du xviie siècle, qui est en outre une terre vierge du point de vue romanesque, une véritable épopée pionnière qui n’a été abordée que par les historiens ou dans les récits romantiques de Fenimore Cooper et Nathaniel Hawthorne. Cette Amérique, donc, comptait des quantités d’esclaves blancs, les indentured servants, au statut temporaire, dont ils pouvaient en principe se libérer après avoir payé une dette. En fait, cette libération était souvent repoussée, et leur captivité s’éternisait.

Florens, votre héroïne, est, en quelque sorte, une esclave sans race …

Oui, j’ai imaginé le cheminement de cette jeune fille innocente, vulnérable, incertaine sur sa propre valeur, non pas à cause de son statut d’esclave, mais parce que sa mère l’a donnée à un inconnu dans l’espoir de lui garantir une vie meilleure. Longtemps, elle ne s’interroge pas sur son rang social de captive. Elle ne découvre la haine de soi et le fardeau de sa couleur de peau que lorsque les puritains la rejettent, pour des raisons non raciales, d’ailleurs, mais théologiques, car elle leur évoque « Satan, l’homme noir ».

Comment le racisme est-il né ?

On a institutionnalisé la race pour des raisons de profit et de pouvoir, au point d’en faire un élément de la loi, et non plus de la coutume, afin de rompre tous liens entre les Blancs pauvres et les Noirs pauvres. On a divisé pour régner. Les pires ennemis des propriétaires terriens sont alors les « sans-terre », de toutes couleurs. Serviteurs blancs, Blancs libres, Indiens et Noirs travaillent côte à côte dans les plantations et se soulèvent ensemble contre l’élite, en renversant, par exemple, le gouverneur de Virginie. Tous ont été vaincus puis pendus.

C’est à cette époque que sont apparues les premières lois autorisant les Blancs à tuer ou à mutiler les Noirs, sans même avoir à le justifier. Pour ramener l’ordre, on a ainsi offert aux petits Blancs une parcelle de pouvoir, l’illusion d’une supériorité. La nouveauté, le fait singulier, dans l’histoire de notre pays, est bien là, dans ce racisme, cette hiérarchie entre les races. Qui n’ont rien de naturel, ne reflètent aucun lien culturel. C’est une construction intellectuelle qui s’enseigne et s’acquiert. Si peu instinctive qu’un enfant ne peut la comprendre d’emblée.

C’est vrai. Pendant la guerre, faute de main-d’oeuvre blanche, les Noirs, les femmes, toutes les minorités ont accédé à de bons jobs syndiqués. Mon père travaillait donc avec des Blancs dans les aciéries, puis comme soudeur dans les chantiers navals, mais il ne les laissait pas entrer chez lui.

Pourquoi ?

Parce qu’il les haïssait, pardi ! Il avait des réactions viscérales. Avant de quitter la Géorgie, à l’âge de 14 ans, mon père avait déjà vu deux hommes se faire lyncher dans sa rue. Tout simplement parce que des Blancs voulaient leurs terrains. Beaucoup de lynchages n’étaient que des prétextes à des transferts de propriété. Dans l’Ohio, nous ne vivions pas dans un quartier noir, car il n’en existait pas: à l’époque, dans la région de Cleveland, il devait y avoir 12% de Noirs et, d’une certaine manière, notre monde ressemblait à celui que je décris dans mon roman, un monde d’immigrants, polonais, italiens, grecs, mexicains, tous pauvres, où les relations de voisinage étaient conviviales. Je revois encore ma mère apprendre des recettes de cuisine auprès de femmes hongroises … Elle me disait qu’elle jugeait les gens un par un, et ne raisonnait pas en termes de groupes.

Votre mère, elle, n’avait pas connu ces violences ?

Ma mère n’était qu’une petite fille quand elle vivait dans le Sud. Mais elle a quitté l’Alabama, avec toute sa famille, le jour où sa propre mère s’est rendu compte que sa fille avait atteint l’âge… critique, et que les garçons blancs commençaient à tourner autour de la maison. Elle a fait les valises et embarqué sept enfants dans le train, après avoir envoyé une lettre à son mari, qui gagnait sa vie en jouant du violon dans la rue à Birmingham, pour lui dire de les rejoindre. Reste que les Noirs vivaient quotidiennement dans la crainte. Pour mon père, c’était la peur permanente d’être lynché. Pour les femmes, c’était cette familiarité presque intime avec l’idée du viol. Je vous rappelle qu’ils n’avaient pas droit à la parole devant la justice, qu’il leur était impossible de dénoncer leur agresseur. Au vu de tout cela, de ces peurs, de ces violences, de ces dépossessions, quoi qu’on puisse penser sur l’attitude de mon père, je peux vous assurer que les Noirs américains pardonnent plutôt facilement …

Avez-vous été impliquée dans le mouvement des droits civiques des années 1950-1960 ?

J’ai assisté aux débuts de la lutte, quand j’ai commencé à enseigner. Et j’ai vu, l’été 1964, nombre de mes élèves, comme le célèbre militant Stokely Carmichael, partir dans le Sud pour inscrire les Noirs sur les listes électorales. C’est cette même année 1964 que je suis entrée dans l’édition, avec l’idée qu’il fallait préserver une mémoire écrite de l’événement, aller chercher des témoins que les agents littéraires auraient négligés. D’où les livres d’Angela Davis, puis de Mohammed Ali, que j’ai publiés. Pour la fiction, j’ai souhaité donner la parole à des auteurs noirs, comme Huey Newton ou le formidable poète Henry Dumas. Mon but était d’offrir à la littérature noire le même cheminement que celui du jazz : une musique conçue à l’usage d’un public noir exigeant, qui a franchi les limites d’une culture pour se répandre dans le plus large monde. C’est le cas de mes propres ouvrages. Ils traitent de la culture noire, mais n’ont jamais été destinés aux seuls Afro-Américains. Il faut savoir dépasser le « A bas les Blancs! »… Même le « Black is beautiful » me semble barbant…

Vous avez pourtant écrit, en 1970, un beau livre sur l’identité noire, The Bluest Eye (L’OEil le plus bleu) …

En effet, le personnage de ce roman est une petite fille noire qui veut des yeux bleus et en vient à douter de l’existence de Dieu parce qu’il n’a pas exaucé cette prière. Je me suis inspirée d’une camarade de classe de mon enfance. Mon dessein était de rappeler qu’avant la grande et récente affirmation identitaire du « Black is beautiful », nous avions nourri pendant des générations des complexes sur notre aspect physique. Le livre a été mal reçu par beaucoup de critiques noirs. D’autres m’ont confié que j’avais vu juste, tout en me reprochant d’avoir exhibé une vulnérabilité secrète aux yeux des Blancs.

C’est un peu ce qui s’est produit dans les années 1990, quand les femmes noires ont commencé à parler du machisme des hommes noirs …

La même chose! Du genre : « Les Blancs n’ont pas à le savoir! » Mais devais-je, pour cela, m’interdire d’écrire? Tous les auteurs noirs, Ralph Ellison, Richard Wright, James Baldwin, savaient bien, lorsqu’ils évoquaient leur communauté, que l’homme blanc, aussi, lisait par-dessus leur épaule. Voilà pourquoi leur écriture semble parfois expurgée, autocensurée. Le drame de l’homme noir, c’est qu’il n’a jamais été en mesure de défendre sa femme, sous peine de lynchage ou de répression. D’où cette férocité, d’où aussi, parfois, ce mépris pour la femme elle-même. […] Lire la suite

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